Avec quoi faire l’histoire du droit ?
Avec les livres de droit romain bien sûr. Les cours de Dario Mantovani au Collège de France, disponibles en ligne, donnent une approche lumineuse du trésor que constitue le corpus juridique dont nous avons hérité. https://www.radiofrance.fr/personnes/dario-mantovani
Une documentation hétérodoxe sert de miroir à la pratique du droit dans les provinces impériales. Elle renvoie une image déformée qui montre comment les gens s’emparaient du droit, quitte à le tordre pour le faire coïncider avec leurs besoins, comment aussi ils tentaient de résister à l’empire du droit. Pour pénétrer ce quotidien du droit, il faut s’éloigner des lieux du droit, fréquenter les hétérotopies, explorer les poubelles des camps, vagabonder dans les cimentières pour recueillir des bouts de textes composés par des mains parfois malhabiles. Le voyage vaut le détour, car parfois il montre aussi comment de modestes artisans du droit tentaient d’accommoder la norme romaine aux traditions des peuples.
Les tablettes de Vindolanda


Vindolanda, le Clos Blanc, se situait dans un des bouts du monde que dominait l’Empire romain. Quelques pas de plus et c’est un autre monde qui s’ouvrait, celui des clans pictes dont les hommes arboraient à la guerre d’étranges peintures azurées. L’adversaire était de taille et Domitien avait renoncé à conquérir la Calédonie (l’actuelle Ecosse). A la fin du I^er^ siècle de notre ère, le monde romain finissait le long de la ligne Solway-Tyne matérialisée par une rocade militaire, la Stanegate, que défendaient quelques forts. Vindolanda, édifié dans les années 80, était l’un d’eux.
Dans ce fort avancé, l’influence romaine était précaire. Le support de l’écriture en témoigne. Les tablettes de Vindolanda sont de fines feuilles de bois de 1 à 3 millimètres d’épaisseur, d’un format à peu près équivalent à celui d’une carte postale contemporaine. Une fois écrites à l’encre, elles étaient entaillées par le milieu et pliées de façon à protéger l’intérieur. Le matériau est fragile et le dépôt de Vindolanda est exceptionnel. En 105, la garnison avait été mutée sur la frontière du Danube. Au moment d’évacuer le fort, elle avait détruit ses archives. Mais il pleut beaucoup dans cette région, et l’averse qui tomba eut raison du feu. Quantité de tablettes furent conservées, plus ou moins intactes.
Découvertes en 1973, les tablettes furent d’abord considérées comme de simples copeaux de bois à cause de l'oxygénation du bois qui les avait rendues noires et illisibles. Mais un des fouilleurs s’étonna de trouver deux de ces bouts collés l’un à l’autre et eut l’idée de les décoller pour vérifier ce qui se trouvait à l’intérieur. L’aventure commença, rendue difficile par le mauvais état des tablettes. Une photographie multi-spectre révéla les traces d’écriture et il fallut ensuite tout le talent d’Alan Bowman et de David Thomas pour décrypter les secrets de Vindolanda. Les tablettes sont aujourd’hui accessibles à tous en quelques clics à partir du site électronique qui permet de les consulter, de les visualiser directement en ligne grâce au travail photographique de Alison Rutherford.
Le dépôt est de qualité. Il renseigne sur la vie militaire, révèle l’identité des troupes stationnées, l’onomastique des hommes qui les composaient. L’écrit accompagnait la journée du militaire. Les présents, les malades, les absents, les mutés étaient régulièrement répertoriés, de même que l’approvisionnement du camp était scrupuleusement consigné. Les portes du fort s’ouvrent et dévoilent la vie quotidienne du militaire. Nous entrons dans la cuisine grâce au journal du cuisinier du commandant qui dressait la liste des invités et leurs menus, également dans l’atelier d’écriture avec l’écriture malhabile de l’apprenti qui s’exerçait aux vers de Virgile. Ailleurs on entend l’amertume du préfet qui se désolait des rigueurs d’un hiver décidément trop rude, on lit l’invitation à une fête d’anniversaire adressée à la femme du commandant du camp par sa sœur, elle-même épouse du commandant d’un fortin voisin https://romaninscriptionsofbritain.org/inscriptions/TabVindol291. Cette tablette est une des plus connues, parce qu’elle l'un des premiers exemples d'écriture en latin par une femme.
Vindolanda était face à l’ennemi et le monde des tribus apparait. Une tablette (Tab. Vind. II 164) évoque les méthodes de combat de l’adversaire : les cavaliers n’employaient pas d’épées et ces « fichus Bretons », Brittunculi, ne montaient pas à cheval pour lancer des javelots https://romaninscriptionsofbritain.org/inscriptions/TabVindol164 Une autre tablette (Tab. Vind. III, 594) mentionne les Anauionenses – peut-être les milites Anauioneneses – une tribu qui évoluait dans le Sud de l’Ecosse dans la région d’Anava. Le document est corrompu ; on remarque cependant la mention fréquente de uertragi et de segosi, des chiens de chasse.
Ici, pas de cité, tout juste quelques vici et surtout d’innombrables Brittunculi qu’il fallait constamment surveiller. Un census avait été organisé (Tab. Vind. II 304) pour évaluer les ressources humaines et foncières. Une tablette fait référence à une numeratio, à laquelle le préfet de Vindolanda, Cerialis, demanda à un de ses agents de participer (Tab. Vind. II. 242). S’agissait-il de compter de l’argent ou des hommes ?
L’armée servait de rempart et la regio fut érigée en tractus, c’est-à-dire qu’elle fut soustraite aux règles normales d’administration pour être confiée aux autorités militaires, un centurio regionarius. A cause de la menace endémique des tribus de Calédonie, l’emprise de l’armée perdura longtemps. C’est dans le contexte de cette administration directe que se sont développées des pratiques judiciaires extraordinaires. Car, il faut le souligner, les tablettes de Vindolanda renseignent aussi sur la façon de rendre la justice en contexte militaire. Elles montrent le rôle de l’armée dans le développement d’une nouvelle procédure dite extraordinaire.
Dans un article paru en 1999, Michael Peachin a souligné l’apport de certaines tablettes à la connaissance des pratiques judiciaires. L’auteur conclut à l’absence d’organisation de l’administration de la justice militaire, aucune règle n’encadrant les décisions prises par les différentes autorités. De même qu’il n’y a pas eu de « grande stratégie militaire », l’armée romaine faisait preuve de pragmatisme dans ses fonctions judiciaires.
A Vindolanda, la résolution des conflits quels qu’ils fussent – affaires civiles ou pénales - était du ressort de l’autorité militaire. Le préfet était l’autorité normative, en charge non seulement de la discipline des soldats, mais plus largement de l’ordre public dans la région du fort dont il avait la charge. Toute affaire devait être portée à la connaissance du camp.
Lorsqu’elle punissait, l’autorité militaire faisait acte de coercition, non de juridiction. Tacite rapporte les plaintes des soldats qui dénonçaient la sévérité du régime disciplinaire, l’arbitraire des châtiments (Tacite, Histoires 1.5.3). Mais le même imperium qui fondait la sévérité du commandement pouvait justifier sa clémence. La justice aux camps était tout entière dominée par le pouvoir éminent d’une autorité supérieure.
Dans l’armée, les relations personnelles s’organisaient autour de la hiérarchie. Les tablettes de Vindolanda témoignent du nombre des requêtes aux fins d’avancement, de congé, de mutation. Les soldats faisaient valoir leurs relations pour obtenir tel ou tel bienfait (Tab. Vind. II, 250 ; III, 660). La matière juridique n’échappait pas à cette lutte d’influences. Plusieurs lettres imploraient l’indulgence du préfet du fort (Tab. Vind III, 719). « Exoro », j’implore ta bienveillance (Tab. Vind. II 307 : a uobis omn[ /exoro d[…./]er/]scribti/]e ad accus/a]ntium…), « je te demande maître (de relâcher) ta sévérité et de faire droit à ma demande » (Tab. Vind. II 256 ). La hiérarchie était très sollicitée et, dans ce bout du monde, l’idée de voie de recours se banalisait déjà.
Le corpus de Vindolanda renseigne sur la justice appliquée aux soldats. Il donne aussi un aperçu de la justice qui était appliquée aux provinciaux de la Stanegate, car le dépôt de Vindolanda témoigne de l’emprise du commandement dans la région, de la contrainte qu’il faisait peser sur les civils. Le préfet militaire s’imposait comme le juge du tractus et les règles qui organisaient le camp déterminaient une nouvelle façon d’accuser. Aux confins de Rome se posait, de façon pathétique, la question du rapport entre le pouvoir et le droit, car la justice inspirée de la discipline militaire était davantage préoccupée d’efficacité que de justice au sens strict du terme. La peine était souvent physique et la bastonnade fréquemment décrétée, même à l’encontre de civils qui en principe échappaient aux châtiments corporels. Le préfet militaire s’imposait comme le juge du tractus et les règles qui organisaient le camp donnaient le ton et contaminaient les procédures en usage dans l’espace civil. « Le clos Blanc » était certes un bout du monde encore ensauvagé ; il s’y esquisse pourtant très tôt de nouvelles conduites judiciaires qui prospérèrent aux siècles suivants.
- Pour l’édition, A.K. Bowman & J.D. Thomas (edd.), Vindolanda : The latin Writing-Tablets (Tabulae Vindolandenses I) (Britannia Monographs 4), British Museum Press, Londres, 1983 ; Id. The Vindolanda Writing-Tablets (Tabulae Vindolandenses II), Londres, 1994 ; id. (with contributions by John Pearce), The Vindolanda Writing-Tablets (Tabulae Vindolandenses III), Londres, 2003.
- Un très beau site électronique permet de consulter les tablettes, de les visualiser directement en ligne grâce au remarquable travail photographique de Alison Rutherford. Analyse paléographique, traduction et commentaire : http://vindolanda.csad.ox.ac.uk/tablets.
- A. K. Bowman, Life and Letters on the Roman Frontier. Vindolanda and its People, British Museum Press, 1994.
- M. Peachin, « *Five Vindolanda Tablets, Soldiers and the Law *», Tyche 14, 1999, p. 223-235.
- S. Kerneis, « Armée romaine et procédure administrative. L’apport de l’épigraphie britannique », Revue des Études Militaires Antiques, 2007, p. 93-122.
- La tuile de Châteaubleau

En 1997, à Châteaubleau, non loin de Provins, les archéologues qui fouillaient un ancien sanctuaire gallo-romain, ont découvert une tuile sur laquelle avaient été inscrites onze lignes d’un texte en gaulois. Le contexte archéologique oriente vers une datation comprise entre le IIᵉ et le début du IIIᵉ siècle après J.-C., ce qui en fait un document exceptionnel pour caractériser le processus d’acculturation à l’œuvre dans la Gaule romaine.
En principe les Gaulois n’écrivaient pas, non pas qu’ils ne connaissaient pas l’écriture, mais parce qu’ils privilégiaient la tradition orale. César rappelle la répugnance des druides pour l’écriture - « la religion ne permet pas de confier à l’écriture la matière de leur enseignement » - ce qu’il explique par leur volonté de ne pas divulguer leur doctrine et leur souci de conserver intacte la mémoire de leurs disciples (Guerre des Gaules 6.14.3). Les Gaulois avaient certes recours à l’écrit pour des documents comptables, en revanche, les textes rédigés en gaulois restent rares, même si ces dernières années de nouvelles trouvailles ont permis d’enrichir le corpus. La tuile de Châteaubleau constitue un de ces documents récemment exhumés, une découverte précieuse, mais d’interprétation difficile car la langue gauloise est encore mal connue. Le maître en la matière, Pierre-Yves Lambert, après quatre années d’effort, en a proposé une traduction, sans éluder les difficultés qui demeurent et qui l’ont incité à proposer plusieurs lectures d’une même phrase.
Parce que Pierre-Yves Lambert remarque la fréquence des termes juridiques, j’ai proposé de voir dans la tuile de Châteaubleau un formulaire juridique, rédigé à un moment précis de l’histoire, lorsque les coutumes gauloises commençaient à reculer sous l’influence de Rome. Le mariage à Rome ne requérait aucune formalité, car il procédait du seul consentement des parties. L’usage à Rome était que le père de l’épouse versât une dot au mari de la femme pour l’aider à supporter les charges du mariage. Chez les anciens Celtes en revanche, comme dans beaucoup d’autres sociétés, le mariage se formait par étapes et était l’occasion de prestations versées par les familles des deux époux. Comment opéra la rencontre des traditions ? Comment concilier des pratiques divergentes ? Que faire lorsque les étapes préalables avaient déjà été franchies, mais que les époux ne voulaient pas honorer les engagements pris par leurs familles ? Un des grands jurisconsultes de l’Empire avait déjà été saisi du problème terminologique que posait le « pécule de la Gauloise » : au trente et unième livre de son commentaire ad Sabinum (D.23.3.9), Ulpien, traitant de la matière dotale, envisageait un certain nombre de cas proches de la dot, comme celui d’un don fait à la femme pour qu’elle se dote elle-même ou d’un don fait en vue d’une dot. Dans un troisième paragraphe, il envisageait le cas de deux institutions étrangères passées dans la pratique romaine : « Au reste, si des choses sont données sous la forme que les Grecs nomment parapherna et que les Gaulois appellent peculium, voyons si elles vont aussitôt au mari » (Ulpien D. 23.3.9). Ces biens étaient-ils transférés ou non dans la propriété de l’époux, et par quelles actions pouvait-on les réclamer ?
Pouvait-on parler de dot pour des prestations matrimoniales autres que celles versées par le père de l’épouse ? Le formulaire répondait aux problème pratiques qui se posaient relativement à l’échange des consentements et au versement des prestations. La richesse du texte de Châteaubleau vient de ce qu’il est le point de convergences de traditions juridiques différentes, gauloise et romaine, un produit hybride par excellence. Il témoigne aussi que les lieux du droit étaient divers. Le droit était certes l’œuvres des juristes impériaux qui le produisaient dans les hauts lieux de la Chancellerie impériale, mais il se fabriquait aussi dans les sanctuaires, car il revenait parfois aux prêtres d’accommoder les traditions normatives, lorsque la rencontre entre les normes était difficile.
- P.Y. Lambert, « La tuile gauloise de Châteaubleau (Seine-et-Marne) », Études celtiques 34, 1998-2000, p. 57-116. Id., La langue gauloise, Paris, 1994, Id. « L’épigraphie de Châteaubleau », in Les sanctuaires et les habitats de Châteaubleau (Seine et Marne). Bilan des travaux antérieurs à 2005. Diocesis Galliarum n° 8, éd. F. Pilon, Nanterre 2008, p. 141-155.
- S. Kerneis, « Le pécule de la Bretonne - Les prestations matrimoniales dans la Gaule du V^e^ siècle ; Droit romain et coutumes celtiques, le témoignage du droit vulgaire », Études d’histoire du droit privé en souvenir de Maryse Carlin (dir. O. Vernier), Nice, 2008, p. 479-496. ; Id. « Gauloiserie matrimoniale. Les tuiles de Châteaubleau et le droit romain », Carmina iuris. Mélanges Michel Humbert (dir. E. Chevreau, A. Laquerrière-Lacroix & D. Kremer), De Boccard, Paris, 2012, p. 331-345.
Les prières judiciaires

Photograph by Mike Peel (www.mikepeel.net)., CC BY-SA 4.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=38408997
La conquête romaine accéléra la diffusion de l’écriture, mais la magie des signes se combina parfois aux mystères de l’oralité pour initier une justice capable de satisfaire un besoin de vengeance qui n’avait pas droit de cité dans l’Empire. C’est ce que montrent les prières judiciaires retrouvées notamment dans le temple de Bath, dans le sud-ouest de l’île de Bretagne. L’action maléfique prenait la forme d’une tablette de plomb qui fixait la requête adressée aux divinités infernales. Le corpus est précieux pour l’histoire du droit, car, prises dans leur globalité, ces sources populaires documentent la vie du droit, renseignent sur les actions conduites en marge des voies romaines officielles. Aussi curieux que cela puisse paraître au juriste, ces petits bouts de plomb documentent la vie du droit en dehors des décrets impériaux allégués devant le gouverneur à Londres ou devant ses juges délégués.
Principalement autour du grand temple d’Aquae Sulis, aujourd’hui Bath, mais également à Uley et même à Londres, les lamelles de plomb servaient de support aux humbles pour dénoncer un vol, désigner éventuellement un suspect et demander la restitution du bien sous peine de malédiction. La récurrence des termes et des expressions, parfois empruntés au droit romain, laisse penser que des formulaires guidaient la composition du texte. A vrai dire, les mots n’étaient peut-être pas l’essentiel, car parfois la tablette était vierge, dépourvue de tout écrit. Du point de vue du demandeur, l’essentiel était la fabrique de l’objet qui servait d’instrument au verbe incanté, saisissait le dieu et opérait la malédiction.
Évidemment ces procédures étaient irrégulières au sens où elles s’écartaient du droit romain stricto sensu. D’ordinaire, le vol relevait de la compétence du gouverneur, la règle étant la compensation au double ou au triple de la valeur du bien. Les plaquettes de plomb montrent que de nombreux provinciaux suivaient une autre voie, allaient au temple réclamer la restitution de leur bien et à défaut exigeaient du dieu qu’il les vengeât.
Le matériel a été peu exploité par les historiens du droit. Les linguistes et les épigraphistes qui ont étudié ces sources les ont longtemps rapprochées des tablettes de malédiction très courantes dans l’Orient hellénistique, nommées defixiones à cause du clou qui souvent les perçait. Un des risques de la taxinomie est l’emprise qu’exercent les catégories sur la pensée. En l’occurrence, tout document évoquant la menace d’une malédiction a longtemps été qualifié de defixio, alors même que les prières judiciaires relèvent d’un genre particulier. Là où l’auteur d’une defixio hésitait à donner son nom, l’auteur de la plainte se nommait souvent. La dimension temporelle est également spécifique à la prière judiciaire qui visait à réparer un tort subi dans le passé. Le classement des prières judicaires dans la catégorie des defixiones a fait considérer que toutes les plaquettes étaient clouées. Or, comme l’a récemment rappelé Roger Tomlin, aucun clou ne perçait celles de l’île de Bretagne. Si l’image du clou fixant le sort de la personne stimule l’imagination du juriste enclin à y voir l’origine de l’obligation (ob-ligare), le verbe defigere apparait rarement dans les formules, car il n’y avait pas besoin de clou pour fixer le sort du maudit.
Pour l’essentiel, les plaquettes traitaient de très petites affaires : des bottes, un manteau, une casserole, un ruban. La modicité des biens réclamés explique sans doute la compétence des dieux. Même si la demande avait été acceptée par le bureau du juge gouverneur - de minimis non curat praetor -, quel provincial aurait risqué un long voyage pour une si petite affaire ? D’autant qu’il est peu probable que la sanction du droit romain ait satisfait le besoin de justice des parties. Car dans beaucoup de communautés traditionnelles, le vol n’était pas seulement la soustraction frauduleuse de la chose d’autrui, il manifestait la trahison de celui qui avait rompu le pacte de solidarité nécessaire au vivre-ensemble. Les textes frappent par la violence des mots utilisés. Il est question de sang, de dépérissement, d’avortement et les termes décrivent par le détail le mal qui doit frapper : qu’il ne puisse plus se nourrir, qu’il ne puisse plus dormir, qu’il ne puisse plus uriner, ni déféquer. Le voleur devait rendre ou périr.
On convient que les tablettes de malédiction remontent aux III^e^-IV^e^ siècles de notre ère, mais pour la plupart, elles ne contiennent aucune mention de date. La vengeance était inextinguible. Au nom de l’utilité publique, le droit romain avait inventé l’autorité de la chose jugée et imposait la prescription des actions. Dans les campagnes de l’île de Bretagne, le temps n’avait pas de prise sur la malédiction. Le mal répondait au mal.
- J. G. Gager, Curse Tablets and Binding Spells from the Ancient World, Oxford, 1992. H.S. Versnel, « Beyond Cursing: the Appeal to Justice in Judicial Prayers », dans C. Faraone, D. Obbink (éds), Magika Hiera. Ancient Greek Magic and Religion, Oxford, 1991, p. 60-95.
- D. Urbanova, Latin Curse Tablets of the Roman Empire, [Innsbrucker Beiträge zur Kulturwissenschaft 17]. Innsbruck, 2018. R. Tomlin, The Uley Tablets, Roman curses tablets from the temple of Mercury at Uley, Oxford Studies in Ancient Documents, 2024
- H. Ménard, « Le vol dans les tablettes de La Bretagne romaine (Britannia) », Revue Historique de Droit Français Et Étranger, 2000, p. 289-299. S. Kerneis, « La question enchantée. Les jugements des dieux dans l’île de Bretagne (IIe-Ive siècles), Revue Historique de Droit Français et Étranger, 2010, p. 483-498
Ring of Senicianus


The Vyne © National Trust / Richard and Claire Tilson. Photo de l’anneau : https://www.nationaltrustcollections.org.uk/object/719789
Dans les années 1920, une équipe d’archéologues s’affaire au débouché de la vallée de la Severn, une région des Midlands de l’Ouest. L’endroit est boisé, la nature y est belle, comme préservée de la marque du temps. Les fouilles que conduisent Mortimer et Tessa Wheeler concernent un fragment du passé qui témoigne à sa façon de la résistance au changement : les vestiges antiques de Lydney Park montrent qu’à la fin du IV^e^ siècle, un temple païen avait été édifié sur une butte fortifiée réaménagée par l’armée romaine. Les soldats qui tenaient le fort étaient commandés par un personnage dont la titulature est encore discutée, puisqu’il pourrait s’agir d’un « préfet de la réserve » ou d’un préposé aux rites qui s’y pratiquaient (RIB 2448.3 https://romaninscriptionsofbritain.org/inscriptions/2448.3). Quel paganisme était pratiqué ici alors même que le christianisme était devenu la religion de l’Empire ? Pour interpréter les inscriptions trouvées sur le site, sir Wheeler fit appel à un collègue d’Oxford spécialiste des langues et littératures celtique et anglo-saxonne, John Ronald Reuel Tolkien. Une inscription mentionnait un anneau volé. Se pourrait-il que le conte emblématique du Seigneur des Anneaux soit né ici dans ce coin bucolique de l’île de Bretagne ?
Le document qui mentionnait l’anneau avait été retrouvé en 1817. Il s’agit d’une petite plaquette de plomb qui porte l’inscription suivante : « Au dieu Nodens. Silvianus a perdu son anneau. Il a donné la moitié à Nodens. Parmi eux, le nom Senecianus, ne leur permets pas la santé jusqu’à ce qu’ils rendent au temple de Nodens. Renouvelée » (RIB n° 306 (https://romaninscriptionsofbritain.org/inscriptions/306). Au début du XX^e^ siècle, de telles trouvailles étaient rares en Angleterre et celle-ci attira l’attention, d’autant que des amateurs d’antiquités incitaient à faire le rapprochement entre la demande de malédiction portée contre Senicianus et l’existence d’un anneau d’or portant ce nom, conservé par la famille Chute dans son manoir du Vyne, près de Basingstoke. L’objet avait été trouvé près de là en 1786, à environ 130 kms à l’est de Lydney Park, dans un champ proche de l’ancienne cité de Calleva Atrebatum, aujourd’hui Silchester.
Malgré ses demandes réitérées, Silvianus n’avait pas récupéré son bien, un cold case parmi tant d’autres. L’anneau d’or permettait-il de tirer l’affaire au clair ? La bague porte en lettres capitales sur le cercle annulaire la formule : Seniciane vivas iin de, “Senicianus, puisses-tu vivre en Dieu”. La formule vivas in Deo est chrétienne, Senicianus affichait sa foi sur son anneau. Mais le graveur avait redoublé le I, ce qui l’avait empêché de noter complètement le mot DEO. Erreur étrange sur un bijou de valeur. La bague avait-elle toujours appartenu au chrétien Senicianus qui y avait fait graver son nom ? Le doute est permis, car sur le chaton carré de la bague, avait été gravé en creux de façon rétrograde un buste de profil entouré d’une inscription latine qui nommait Vénus. Le chaton est encadré par deux méplats sur lesquels a empiété la gravure du vœu. L’inscription du nom et du vœu marque le remploi d’un anneau sigillaire.
Le temple était fréquenté par des pèlerins en quête de soins thérapeutiques, certains y dormaient avec l’espoir d’un rêve propitiatoire ; Senicianus avait-il dérobé l’anneau durant le sommeil de son propriétaire ? Avait-il jugé opportun de se soustraire à l’enquête manu militari du commandant de la réserve en s’enfuyant, ce qui le désigna et entraina le renouvellement de la malédiction avec ajout de son nom ? Et une fois arrivé à Silchester, pour conjurer la malédiction de Nodons, avait-il embrassé la foi en un dieu unique et indulgent au pécheur ? Un mauvais sort le frappant – changer d’habitat n’était pas facile - avait-il préféré abandonner l’anneau ? Tout cela est vraisemblable, mais non certain.
En revanche, l’influence du séjour de Tolkien à Lydney Park dans le développement de son imaginaire est très probable. Le professeur était déjà réputé pour sa connaissance des mondes anciens quand il intervint en 1927 avec un autre professeur oxonien, R. G. Collingwood, philosophe et historien, le fondateur de la collection Roman Inscriptions of Britain, tous deux de Pembroke college. Dans un article publié en 1932, Tolkien identifia Nodens au dieu irlandais Nuada alias Nudd, le lieu de Lydney reprenant ce nom sous sa forme locale, galloise, Llud. Le dieu avait jadis perdu sa main dans une bataille et elle avait été remplacée par une prothèse, d’où son surnom de « main d’argent ». Le temple de Lydney était replacé dans l’univers culturel des anciens Celtes et le lieu était le témoin de la permanence d’une tradition bretonne, même si le dieu, chez les gens du fort, était assimilé au Mars romain.
Les vestiges in situ dans une nature heureuse figuraient le royaume perdu des anciens Celtes menacé par les forces du Mal. Car l’endroit portait les stigmates de la pénétration romaine. Des tunnels, des grottes creusées pour extraire le minerai de fer avaient déchiré le paysage et témoignaient du travail harassant imposé aux populations indigènes. On racontait encore que mieux valait ne pas s’aventurer dans ces profondeurs au risque d’y croiser nains et korrigans, des créatures maléfiques qui peuplaient ces lieux interlopes.
C’est à Pembroke College que Tolkien écrivit le Hobbit et les deux premiers volumes du Seigneur des anneaux. Comme d’autres souvenirs de l’auteur, l’incantation de Silvianus avait contribué à façonner l’Unique. Pour un lettré pacifique qui avait enduré six mois la grande guerre initiatrice d’un conflit mondial, la paisible forêt de Dean devint l’épicentre de la Terre du Milieu. Les premiers manuscrits insistent sur les ravages des Rúmhoth (les Romains), les envahisseurs qui avaient chassé les Elfes de l’île Solitaire. Les populations sous le joug du Pouvoir Suprême, n’avaient eu d’autres ressources que le plomb pour tenter de faire valoir leurs requêtes.
L’anneau de Silvianus est exposé à The Vyne Estate dans le Hampshire, la tablette à Lydney Park Estate, Gloucestershire.
- J.R.R. Tolkien, “The name Nodens, Report on the Excavation of the Prehistoric, Roman, and Post-Roman Site in Lydney Park, Gloucestershire”, Appendix 1, p. 132-137.
- C. Thomas, Christianity in Roman Britain to AD 500, London 1931, p. 131 ; R.G. Goodfield, « The Curse and the Ring », Antiquity 27 1953, p. 100.
- S. Kerneis, « Magie et droit dans l'île de Bretagne II^e^-IV^e^ siècles », in Transmission des savoirs magiques de l’Antiquité à la renaissance (V. Dasen & J.-M. Spieser dir.) ; actes du Colloque international tenu à Fribourg les 17-19 mars 2011), Micrologus’Library 60, SISMEL, Edizioni del Galluzzo, Florence, 2014, p. 25-42.
- I. Pantin & S. Provini, Tolkien et la mémoire de l’Antiquité, Paris, Les Belles-Lettres, 2025.
Le plomb du Larzac

En 1983, une tablette de plomb a été découverte dans une nécropole, à l’Hospitalet-du-Larzac. Datée des années 100 de notre ère, la lamelle qui avait été placée dans une urne funéraire présente la particularité de conserver sur ses deux faces un très long texte en gaulois. Le gaulois ne s’écrivant pas en principe, la source constitue un document exceptionnel d’un point de vue linguistique. Si le texte n’a pas encore livré tous ses secrets, le contexte judiciaire ne fait pas de doute. Un groupe de femmes, dites sorcières filles, avait fait intervenir une sorcière mère, Severa Tertionicna, « leur sorcière de fil, leur sorcière d’écriture », dans une affaire en cours de jugement. Pour retourner les mauvais sorts contre celles qui les avaient jetés, une autre sorcière avait été sollicitée : « Envoie le charme de ces femmes contre leurs noms … cela est un charme de sorcière ensorcelant des sorcières ». La demande de contre-magie visait à permettre « qu’elle relâche celui qu’elles auront frappé de défixion », « que ces femmes ... enchantées soient pour lui réduites à l’impuissance » : « Tout homme en fonction de juge, qu’elles auraient frappé de défixion, qu’elle annule la défixion de cet homme ; qu’il ne puisse y avoir de sorcière par l’écriture, de sorcière par le fil, de sorcière donneuse, parmi ces femmes qui sollicitent Severa, la sorcière par l’écriture, la sorcière par le fil, l’étrangère ».
Les tribulations du plomb du Larzac ne s’arrêtent pas là. Le support fut brisé et une autre main, celle-ci malhabile, y consigna à son tour quelques lignes. Le rédacteur commença à écrire sur l’envers d’un des fragments en superposant son texte à celui déjà existant. Sans doute mécontent de l’effet, il retourna finalement le fragment, effaça les premières lignes du texte qui y figurait, et écrivit, lui aussi en gaulois : « Aia Cicena, qu’elle n’échappe pas au mal de l’ensorcelée, si elle est en enfer, ou qu’elle soit ensorcelée par le fil, si elle est encore visible ».
Un des éditeurs de la source, Michel Lejeune, soulignant les difficultés d’interprétation du texte relève que la quasi-totalité des noms mentionnés étaient féminins : « on est là enfermé dans un monde de femmes », ce qui l’amène à imputer le texte à la sorcellerie féminine. Selon lui, l’urne qui avait servi de vecteur à la malédiction n’avait pas été choisie au hasard. Si l’on se fie au diamètre de la bague qui y a été retrouvée, elle aurait appartenu à une femme, Gemma, peut-être fameuse pour sa maitrise des sorts. Croiser cette source populaire avec un des textes célèbres de la littérature latine permet de l’éclairer et, plus largement, de mieux comprendre comment la magie était devenue dans cette région de Gaule un contre-pouvoir qui permettait de bloquer les actions judiciaires.
- M. Lejeune, « Deux inscriptions magiques gauloises », CRAI 1984, p. 711 et « Approche du texte », Études Celtiques 1985, p. 133-134.
- Alain Vernhet, “La découverte et les données archéologiques », Etudes Celtiques Vol 2, 1985, p. 96-103.
- M. Lejeune, L. Fleuriot, P.-Y. Lambert, R. Marichal, A. Vernhet, Le plomb magique du Larzac et les sorcières gauloises, Paris, Éd. du C.N.R.S., 1985, 94.
- R. Marichal, « Étude paléographique », Etudes Celtiques 1985, p. 104.
- S. Kerneis, « Le droit en main. Sources populaires et force normative dans la tradition romaine », Archéologie et pensée juridique, éd. P. Bonin, Classiques Garnier, collection histoire du droit, 2026.
Le chaudron du parjure

CIL XIII, pars IV, Addenda, Berlin 1916, n° 11340. A. K[ropp]{.smallcaps}, Defixiones : Ein aktuelles Corpus lateinischer Fluchtafeln (dfx), Speyer, 2008. R. W[ünsch]{.smallcaps}, Die laminae litteratae aus dem Keller des Trierer Amphitheaters, in Bonner Jahrbücher, 119, 1910
Un ensemble documentaire retrouvé dans l’amphithéâtre de Trèves montre une autre adaptation des tablettes de malédiction, cette fois dans le contexte de la justice militaire. Dans l’Empire tardif, le contrôle de la vérité était devenu de règle pour les affaires mettant en cause l’ordre public. La torture s’emparait du corps du suspect. Lorsque le défendeur était un soldat et qu’il appartenait aux communautés tribales qui fournissaient l’Empire en recrues auxiliaires, la vérification de sa parole prenait un tour particulier. Une plaquette de plomb témoigne de l’équivalence entre les ongles qui déchiraient le corps du suspect et le chaudron qui garantissait la parole véridique du soldat tribal. Le premier paragraphe est une invocation aux dieux rédigée dans une langue celtique ; le chaudron y est donné en gaëlique : coire. Suit la demande divisée en deux parties ; d’abord : « À votre autel de l’entrée, Anna et Mars lieurs, Vengez-moi après le chaudron ». Le chaudron est là mentionné en latin : cucuma » ; ensuite : « Contraignez Eusèbe dans les ongles, Et vengez-moi ». Au revers : « Déposé contre Eusèbe».
C’est dans les bas-fonds d’un amphithéâtre romain, en Gaule Belgique que se laisse donc repérer la première instrumentalisation judiciaire de l’épreuve du chaudron. A la même époque, dans le Pacte de la Loi Salique, ceux dont la parole n’était pas jugée fiable marchaient au chaudron pour subir la terrible épreuve de vérité. Mais il faudra attendre l’époque carolingienne pour que l’ordalie soit nommée. Il suffit donc de quelques morceaux de plomb pour que s’éclaire une partie de l’héritage de Rome, un legs qui n’est pas parfaitement juridique au sens romain du terme – relevant du ius -, parce qu’il participe des cultures qui se côtoyaient dans son très vaste territoire. Il contribue pourtant à l’invention du droit en cours de formation.
- Y. Rivière, Histoire du droit pénal romain de Romulus à Justinien. Textes introduits, traduits et commentés par Yann Rivière, Paris, 2021, pp.379-390.
- S. Kerneis, « Qu’il marche au chaudron. La pérennité de pratiques militaires dans le droit franc », in I Franchi, Spolète, CISAM, 2022 (Atti delle Settimane di Studio, 69).